NATHALIE RASSEM
Quartier Fordamba quelques mètres du centre ville de Bongor, il est un peu plus de 11h, Valery Djasrabé Soroda ne quitte pas son écran des yeux. Pressé par les délais, le jeune infographe et imprimeur doit livrer des éléments de visibilité, commandés par une ONG de la place. Il doit encore finaliser le montage sur son ordinateur, avant de les envoyer à l’impression de l’autre côté du bâtiment.
Dans la salle attenante à son bureau, des photocopieuses sont en pleine action. Le temps de donner quelques instructions aux employés qui s’y affairent, il va dans la salle d’impression. La grosse machine dans cette chambre obscure grince sur un mouvement de va et vient, et une énorme banderole en sort. Sur la table juste à côté, des T-shirts sentant encore l’odeur de l’encre sont entreposés.
“Ces banderoles que vous voyez, je les prends à Yagoua, c’est moins cher là-bas”, explique le jeune entrepreneur. Comme pour dire que son activité dépend en grande partie du marché camerounais de Yagoua, une ville située à quelques 20 kilomètres de sa ville de résidence.
En cette fin de matinée, Valery a rendez-vous avec son fournisseur dans cette ville du nord Cameroun. Après s’être assuré de la qualité de l’impression de la commande en cours, il quitte son atelier à bord de sa moto, direction le pont de l’Unité situé à la sortie de la ville. A l’entrée du pont, il est presque nostalgique. En contrebas, trônent encore d’anciens bureaux policiers et douaniers, et un vieux bateau de patrouille fluviale. C’était le lieu de toutes ses souffrances, il y a encore un an.
« C’est ici que j’avais l’habitude d’embarquer. Il fallait parfois attendre plusieurs heures avant de traverser. Il y avait beaucoup de pirogues, mais le transport dépendait du nombre de passagers. Souvent, les clients attendaient leurs commandes pendant que nous étions bloqués au bord du fleuve », se souvient-il.
Des retards, des coûts de transport élevés aujourd’hui derrière lui, ont lourdement pesé sur son activité, réduisant ses marges bénéficiaires.« C’était un véritable calvaire. Je commandais mes marchandises à Yagoua, mais les délais étaient imprévisibles. Les clients perdaient parfois patience et certaines commandes étaient annulées », explique-t-il.
Depuis l’ouverture du pont de l’Unité, la situation s’est améliorée. Il lui faut désormais une trentaine de minutes pour rallier les deux rives. A bord de sa moto, Valery peut désormais effectuer plusieurs allers-retours dans la même journée. « Cela me permet de répondre plus rapidement aux besoins de mes clients et d’organiser mon travail de manière plus efficace », affirme t-il tout joyeux.
Cette amélioration de la mobilité a eu des effets directs sur les performances de son entreprise. Grâce à une meilleure disponibilité des produits et à une réduction des délais de livraison, il a pu développer sa clientèle et décrocher des contrats plus importants, notamment avec des organisations non gouvernementales.« Avant, je réalisais difficilement certaines commandes. Aujourd’hui, je peux répondre à des marchés de plusieurs millions de francs CFA. La rapidité d’approvisionnement me permet de satisfaire davantage de clients », souligne-t-il.
L’évolution de son activité lui a également permis de créer de l’emploi. Son entreprise compte désormais cinq jeunes collaborateurs sous contrat.« Avant, je ne pouvais leur offrir que des motivations ponctuelles. Aujourd’hui, grâce à l’évolution de l’entreprise, je suis en mesure de leur proposer un emploi plus stable ».
Mais l’embellie ne va pas sans d’autres difficultés. Si le pont représente une opportunité incontestable pour son activité, il apporte aussi son lot de défis. L’ouverture de cette nouvelle voie d’accès facilite également la concurrence avec les imprimeries installées de l’autre côté de la frontière.« Au Cameroun, les équipements et les consommables sont plus accessibles et souvent moins chers. Certains clients traversent pour faire imprimer leurs supports là-bas, ce qui augmente la concurrence », reconnaît-il.
L’ouvrage a permis de désenclaver la région, de dynamiser les échanges commerciaux et d’offrir de nouvelles perspectives aux jeunes entrepreneurs, à l’exemple de Valery. Mais pour le moment, aucune statistique officielle ne permet de mesurer le volume réel des échanges entre les deux pays voisins, grâce à ce pont de 620 mètres de long.
