Hadje Banat Mahamat Abgoudja
Sous la véranda de sa maison au quartier Kamda, dans le 7ᵉ arrondissement de N’Djamena, Espoire Kemdene travaille en silence.
En cette fin de matinée, elle est debout devant un chevalet, et les coups de pinceau se succèdent avec précision. Peu à peu, une scène apparaît : des oiseaux traversent un ciel orangé, tandis qu’au centre du tableau se dresse un arbre noirci par le reflet du coucher du soleil.
À travers cette œuvre, la jeune artiste dit vouloir faire passer un message d’espoir, mais aussi montrer les obstacles qui peuvent empêcher un enfant de réaliser ses rêves.
« À travers les couleurs orange et noir, je parle de l’espoir dans la vie. Mais si les parents ne soutiennent pas leurs enfants, cet espoir ne peut pas se réaliser. L’orange représente l’espoir et le noir montre que les racines doivent être soutenues pour permettre à quelqu’un de décoller », explique-t-elle à travers Kodjingar Nguemta son interprète.
Sourde et muette, Espoir Kemdene a trouvé dans la peinture un moyen d’expression dès son plus jeune âge. Bien avant de s’installer au Tchad, alors qu’elle vivait encore au Cameroun, elle passait déjà ses journées à dessiner.
« Depuis mon enfance, j’aimais dessiner. Même seule, je faisais des dessins de maisons. Je jouais avec des cailloux comme les autres enfants, mais le dessin était déjà en moi », se souvient-elle, dans un langage de sourd traduit par son interprète.
Espoire est deuxième d’une fratrie de trois enfants, toutes sourdes et muettes. Malgré le handicap, elle refuse de se laisser définir par ses limites physiques. Là où les mots lui manquent, ses pinceaux prennent le relais pour transmettre ses émotions et ses convictions.
À travers ses tableaux, elle dénonce notamment l’exclusion des personnes handicapées et appelle à leur autonomisation.
« Le handicap ne doit pas être une barrière. Les personnes en situation de handicap ne doivent pas rester dans la rue à mendier. Même si on est handicapé, on peut réfléchir, travailler et créer », affirme-t-elle.
Dans l’un de ses tableaux, elle représente une femme tenant un livre sur ses genoux pendant qu’une autre personne l’aide à lire.
« Les papiers détiennent les informations », explique-t-elle, insistant sur l’importance de l’éducation.
Normes sociales, analphabétisme, violences faites aux femmes, les thèmes abordés par Espoir Kemdene reflètent les réalités sociales tchadiennes. Mais son combat artistique se concentre particulièrement sur les violences basées sur le genre.
« Je mets beaucoup l’accent sur les violences faites aux femmes. Parce que la femme est au centre de la vie. Si elle est violentée, elle ne peut pas donner une bonne éducation aux enfants, qui représentent la société de demain », souligne-t-elle.
Son engagement et son talent lui ont déjà valu une reconnaissance nationale. En 2025, elle a remporté le concours des peintures tchadiennes grâce à une œuvre dénonçant les violences basées sur le genre.
Pour son interprète, Kodjingar Nguemta, la jeune femme se distingue par sa détermination et sa capacité à transmettre des messages forts à travers l’art.
« C’est une jeune femme qui aime le travail bien fait. À travers ses tableaux, elle arrive à faire passer des messages forts sur les difficultés que nous rencontrons dans notre société. Elle parle mieux à travers ses œuvres », estime-t-il.
Derrière chaque toile, Espoir Kemdene porte ainsi un plaidoyer, celui d’une société plus inclusive, où les personnes en situation de handicap bénéficient davantage de soutien et d’opportunités. Et dans le silence de son atelier de fortune, ses couleurs continuent de parler pour elle.
