KHADIDJA DOUGA
C’est un commerce qui ne se cache plus. Au marché à Mil de N’djamena, tout un secteur y est dédié, et le langage est sans détour à la moindre présence féminine.
Pour comprendre comment ces produits sont vendus, deux de nos journalistes se sont fait passer pour des clientes à la recherche d’un traitement pour une cousine qui souhaite prendre des formes avant son mariage.
« Vous voulez grossir où ? Le postérieur, la poitrine ou tout le corps ? », lance un premier vendeur avant de sortir aussitôt plusieurs sirops et pommades. Son discours est bien rodé.
« Ce comprimé est destiné à faire grossir et raffermir les seins et ce sirop permet d’augmenter le volume des fesses. Je préfère vous en informer dès maintenant, pour que vous ne pensiez pas plus tard que je vous ai trompée. Il est normal qu’elle dorme beaucoup au début et qu’elle ressente une lourdeur dans le corps. Après quelques jours, ça passe. »
Loin de présenter ces effets comme des signaux d’alerte, il les décrit comme une étape normale du traitement. Puis il revient à sa promesse.
« Si elle mange bien, par exemple du poisson et du poulet, les résultats seront visibles dans trois à quatre jours. Mes produits sont des orignaux qui proviennent de Turquie et d’Inde. »
Sur un autre étal, un vendeur préfère nous montrer ce qu’il considère comme son produit le plus recherché. Il sort une boîte de Cypro Vita, un antihistaminique normalement prescrit pour traiter certaines allergies, mais détourné ici de son usage pour favoriser une prise de poids rapide.
« Le Cypro Vita, je ne vous l’ai pas montré parce qu’il y a des connaisseurs. Il coûte 15 000 francs, mais nous le vendons à nos clients à 12 500 francs. Ça nous vient de l’Égypte. »
Chez un troisième vendeur, les promesses deviennent encore plus ambitieuses. « J’ai de quoi faire grossir les joues, les hanches, les mollets, les bras. Ça n’a pas d’effets secondaires, c’est très naturel. »
Ici, presque chaque partie du corps semble avoir son produit et chaque complexe sa solution selon les commerçants.
Pression sociale
Pour le Pr Gondeu Ladiba, maître de conférences en sociologie à l’Université de N’Djamena, ce commerce répond à une demande de plus en plus forte. « Cette quête des formes généreuses s’explique par l’évolution des critères de beauté, fortement influencés par les réseaux sociaux, les célébrités et les modèles véhiculés à l’échelle mondiale. »
Selon le sociologue, cette pression ne vient pas uniquement des réseaux sociaux. « Certaines femmes cherchent à correspondre à ce qu’elles perçoivent comme les préférences des hommes, par peur de ne pas plaire ou d’être écartées du marché conjugal. Le désir d’être acceptée ou aimée peut parfois prendre le dessus sur les risques pour la santé. »
Il rappelle toutefois que les critères de beauté ne sont pas figés. « Les normes évoluent selon les époques et les sociétés », souligne-t-il, estimant que l’éducation et la valorisation des qualités humaines restent les meilleurs moyens de lutter contre cette pression esthétique.
Effets secondaires
Les affirmations entendues au marché contrastent avec le discours des médecins. La cyproheptadine présentée par les vendeurs de la rue comme produit grossissant, est en réalité un antihistaminique destiné à traiter certaines allergies. Pour le docteur Dalala Mahamat Hassan, médecin généraliste à l’Hôpital de la Mère et de l’Enfant, son utilisation pour faire grossir n’est pas sans conséquence.
« La cyproheptadine est un antihistaminique dont l’usage détourné pour faire grossir peut provoquer une prise de poids anormale, une dépendance psychologique, une forte somnolence, des troubles hormonaux, le diabète, l’hypertension ainsi que des atteintes du foie et des reins. Beaucoup de ces produits sont vendus sans contrôle médical et sans garantie sur leur origine. »
Pour les personnes qui souhaitent prendre du poids, elle recommande une démarche bien différente. « Je conseille une alimentation riche en protéines et en calories. En cas de manque d’appétit, il existe des traitements adaptés, mais ils doivent être prescrits par un professionnel de santé » souligne-t-elle.
Ces recommandations rejoignent les alertes de la Food and Drug Administration (FDA), qui a renouvelé en 2026 sa mise en garde contre plusieurs sirops utilisés pour favoriser une prise de poids rapide, après avoir recensé des cas d’atteintes du foie, de troubles neurologiques et de troubles cardiaques.
