Nathalie Rassem

Les étudiants de l’Université Adam Barka d’Abéché (UNABA) ont reçu une visite peu ordinaire ce 15 octobre 2026. Sa Majesté Chérif Abdelhadi Mahadi, sultan du Dar-Ouaddaï en personne, a fait le déplacement, répondant à une invitation de la Fondation Hirondelle.

A ses côtés, cinq autres personnalités, dont des acteurs politiques, et des humanitaires, pour discuter d’une question devenue inévitable: celui de la cohabitation entre les populations locales et les réfugiés soudanais désormais installés dans la ville, et dont le nombre ne cesse de croître.

La discussion commence par un rappel du contexte. Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan, en avril 2023, des milliers de personnes ont fui les violences pour trouver refuge au Tchad. 

Ils sont 87000 au total dans la province du Ouaddaï, parmi lesquels 14000 dans la seule ville d’Abéché. Certaines familles tchadiennes leur ont ouvert leurs portes, allant parfois au-delà de l’hébergement pour partager leur quotidien.

Pour les intervenants, cette solidarité constitue un fondement important de la cohabitation pacifique. Mais l’accueil  à lui seul ne suffit pas à garantir des relations harmonieuses. Les difficultés économiques, l’accès aux ressources et les différences culturelles peuvent aussi alimenter des incompréhensions.

Le choc des cultures

Et lorsque l’aspect des incompréhensions est évoqué, c’est l’ébullition dans l’Amphithéâtre Tom Erdimi qui accueille le débat. Le public constitué d’étudiants et d’associations représentant les femmes et les jeunes réclame la parole.

Une des interventions va d’ailleurs recueillir une salve d’applaudissements. C’est celle d’un étudiant en médecine, qui se présente comme nationaliste, et n’a pas sa langue dans la poche.

“Ces refugiés nous rendent la vie chère, ramènent les phénomènes comme l’insécurité et la prostitution qui n’existaient pas chez nous”, lance le jeune homme, avant de poursuivre “bien plus, ils nous imposent leur culture. Nous voulons bien accueillir les gens, mais il faut qu’ils respectent notre culture”, se lâche t-il avant d’être interrompu par une interminable salve d’applaudissements.

“Les visiteurs ne peuvent jamais imposer leur culture” rétorque Mahamat Saleh Ali, responsable des affaires sociales au Conseil provincial d’Abéché, membre du panel.

“Lorsqu’on fuit la guerre, généralement, on ne sait pas où on va, ces personnes ont besoin d’aide, c’est à nous de les aider”, lui emboîte le pas, Abdel Latif Youssouf, président de la Croix-Rouge d’Abéché.

“Leur séjour au Tchad est régi par la législation internationale, et je plaide pour qu’ils soient acceptés et compris, donc, j’espère que lorsque vous serez médecin, vous soignerez des réfugiés”, renchérit Madjiadoum Bolde, administrateur associé chargé de la protection à la sous-délégation du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés  à Abéché.

Les ressources de la discorde

Les six intervenants sont arrivés à la même conclusion: la situation préoccupe, et met la pression sur les ressources disponibles. Pour le Sultan du Dar-ouaddaï, il faut plus d’efforts, dans la mise à disposition des ressources, en vue de faciliter la vie aux populations locales. “il est prévu que 5% des budgets des ONG actives dans la province soient alloués aux communautés locales. Mais nous ne voyons pas ces ressources”, insiste l’autorité traditionnelle.

Les avis dans la salle semblent converger vers un constat, celui d’une sorte de privilège accordé aux réfugiés, au détriment de ceux qui les accueillent. “C’est de ces frustrations que peuvent naître des tensions”, analyse  Abdel Latif Youssouf de la Croix-Rouge.

Face à une situation aussi préoccupante, tout un dispositif d’appui est mis en place, coordonné par la Commission Nationale pour l’Accueil et la Réinsertion des Réfugiés et des Rapatriés (CNAAR).

Le représentant du HCR évoque notamment les mécanismes de protection et de concertation mis en place pour accompagner les réfugiés et faciliter la cohabitation. Il rappelle notamment le cadre juridique tchadien relatif à l’asile, comprenant la loi de 2020 et son décret d’application de 2023.

Des comités de réfugiés et des comités mixtes permettent également aux différentes communautés d’exprimer leurs préoccupations et de rechercher des solutions communes.

L’appui aux activités économiques constitue un autre levier. Dans le Ouaddaï, des initiatives soutiennent notamment les activités agricoles et l’aménagement d’infrastructures marchandes.

Selon les chiffres présentés par le représentant du HCR, plus de 3 000 personnes ont bénéficié d’appuis individuels dans le domaine agricole, dont environ 40 % issus des communautés autochtones. Des marchés et des abattoirs ont également été aménagés pour soutenir les activités économiques locales.

L’objectif est de renforcer les moyens de subsistance des ménages et de favoriser une cohabitation dans laquelle les besoins des populations hôtes comme ceux des réfugiés sont pris en compte.

Le dialogue comme socle du vivre ensemble

Au cours des échanges, les participants insistent sur la nécessité de maintenir des espaces de dialogue entre les communautés. Pour eux, la paix ne repose pas uniquement sur les initiatives des autorités ou des organisations humanitaires. Elle dépend également des comportements individuels et de la capacité de chacun à accepter l’autre.

Le rôle des jeunes est particulièrement souligné. Leur engagement dans les associations et les activités de sensibilisation peut contribuer à prévenir les tensions et à renforcer les liens entre réfugiés et populations hôtes. 

Des initiatives que le Président du Conseil provincial, Ali Rahma dit encourager particulièrement durant ses missions dans la province.

Dans cette dynamique, les femmes jouent également un rôle important. Fané Yaya Zakaria, secrétaire générale de l’Association La Voix de la Femme pour la médiation, la réconciliation et le leadership féminin, souligne l’importance des actions que son association mène auprès des communautés.

Notamment des rencontres avec les habitantes, des émissions radiophoniques et des échanges organisés lors de cérémonies, les associations féminines sensibilisent les populations aux réalités de l’exil et encouragent un accueil digne des réfugiés.

Ces initiatives permettent de recueillir les préoccupations des familles, de lutter contre les préjugés et de préserver les relations de voisinage. Elles contribuent aussi à rappeler que les personnes ayant fui la guerre partagent, avec leurs communautés d’accueil, des besoins fondamentaux de sécurité, de dignité et de stabilité.

Au terme du débat, les échanges mettent en évidence un enjeu majeur : préserver les relations pacifiques entre les communautés tout en apportant des réponses aux difficultés qui peuvent les opposer.

Ces échanges au campus de l’Université Adam Barka d’Abéché s’inscrivent dans le cadre du projet “résilience à la désinformation pour la cohésion sociale au Tchad et dans le Sahel Central”, pilotée par la Fondation Hirondelle.

Depuis son lancement en 2025, la Fondation a organisé plusieurs activités, dont des débats dans plusieurs lycées du pays.