Nathalie Rassem

Le siège de la Confédération des Tradipraticiens à Habena dans le 7ᵉ arrondissement de N’djamena connaît une ambiance des grands jours cet après-midi. Sous les arbres de la cour avant, des étalages sont disposés, pour exposer des produits de la médecine traditionnelle. Écorces, feuilles, peaux d’animaux et bouteilles remplies de préparations attendent preneurs. Derrière ces étals improvisés, une trentaine  d’exposants drapés dans des boubous ou tenues traditionnels tchadiennes discutent en petits groupes. Ils viennent de Ndjamena, mais aussi de plusieurs autres provinces du pays, pour montrer leur savoir faire.

Allamadji, est parmi les exposants. Venu de Moïssala dans le Mandoul, il présente plusieurs produits qui selon lui, sont destinés à traiter différentes maladies « Il y a des produits pour les kystes, pour l’impuissance sexuelle et pour les pertes blanches. » Explique-t-il

Dans cette exposition, les visiteurs viennent à compte goutte.  le cas de cette femme souffrant de migraines chroniques  « Je suis venue chercher un produit qui pourrait soigner mon mal de tête, parce que je pense que la médecine traditionnelle peut être efficace. »

D’autres profitent de l’occasion pour acheter des préparations difficiles à trouver dans leur localité. Un revendeur venu du Moyen-Chari cite notamment la peau d’hippopotame. « Il n’y en a pas chez nous. Ça traite beaucoup de maladies, surtout les bœufs d’attelage. On la met dans l’eau pendant deux ou trois jours avant de la leur donner à boire. » Mais derrière ces pratiques ancestrales se pose aussi la question des risques liés au dosage, à la préparation et à la conservation des produits.

Pour le président par intérim de la Confédération Nationale des Tradipraticiens,  Antoine Ousmane Ahobadé,  rencontré sur place, la réponse passe par la formation et la professionnalisation de ce secteur qui selon lui, reste un secours pour une grande partie de la population avant de se tourner vers la médecine conventionnelle. « Nous sommes en train de lutter pour éliminer les marchands d’illusions, ce qu’on appelle les marabouts, et qui font reculer les gens. »

Ce qu’il appelle charlatanisme reste, dit -il, l’un des principaux défis du secteur. Certains proposent des produits dont l’origine, la composition ou les conditions de conservation sont difficiles à vérifier. « Est-ce que c’est propre ? Est-ce que c’est pasteurisé ? On ne sait pas. Vous achetez ces produits-là, vous ne les reverrez plus. » Alerte le président de cette confédération

La professionnalisation doit donc permettre, selon Antoine Ousmane Ahobadé, de mieux distinguer les tradipraticiens reconnus des charlatans. « Notre association, depuis plus de 15 ans, est en lutte perpétuelle contre ces marchands d’illusions. Un tradipraticien, c’est quelqu’un qui est sur place, reconnu par son entourage et qui exerce dans un lieu fixe. »

Face à ces défis, les tradipraticiens misent sur la formation. Des botanistes, des universitaires et des spécialistes des plantes les accompagnent notamment dans la collecte, le séchage, la conservation et la transformation des produits grâce à l’appui du milieu universitaire et de la Direction de la pharmacie du ministère de la Santé.  Pour le président de la confédération des tradipraticiens, certaines méthodes de mesure existaient déjà dans les pratiques ancestrales. Mais elles évoluent toutefois avec l’apport de la recherche. « Par exemple, une cuillère à café de produit peut correspondre à 1,5 gramme. On n’a donc plus besoin d’aller peser. »

Il confie aussi que la pharmacovigilance leur permet de surveiller les effets des traitements, qu’ils soient conventionnels ou traditionnels : dosage, réactions secondaires et éventuelle toxicité. Mais il prévient que le risque peut augmenter lorsque les patients associent plusieurs traitements sans en informer les praticiens.

Pour Antoine Ousmane Ahobadé, l’avenir passe par une meilleure collaboration entre les différents acteurs du système de santé. « Le pouvoir public reconnaît que, comme l’infirmier, le tradipraticien participe aussi à la sauvegarde de la vie humaine. Si les deux efforts sont conjugués, on pourra éradiquer beaucoup de maladies dans ce pays et permettre à la population de vivre sainement. »

Entre transmission des savoirs ancestraux, recherche scientifique et nécessité d’un meilleur contrôle, la médecine traditionnelle tchadienne cherche ainsi à mieux s’intégrer dans le paysage sanitaire du pays.