Succès Djimtebaye
En octobre 2025, une image montrant prétendument le président Mahamat Idriss Déby Itno à genoux devant le pape a défrayé la chronique au Tchad.
Cette création dérivée d’une image réelle et profitant d’une circonstance réelle, celle de la visite du Président tchadien au Vatican a trompé plus d’un.
Et de telles créations ne sont plus une simple curiosité. Au contraire, elles se démocratisent et se perfectionnent.
Aujourd’hui, l’intelligence artificielle peut, en quelques minutes, créer une image réaliste, imiter une voix, fabriquer une fausse vidéo ou attribuer des propos inventés à une personnalité publique, avec une netteté proche de la réalité.
Diffusés sur Facebook, TikTok, WhatsApp ou Telegram, ces contenus peuvent tromper, choquer, susciter des polémiques et parfois influencer l’opinion publique avant même qu’ils ne soient vérifiés.
C’est pour répondre à ces risques que l’Union européenne a entamé une série de mesures d’encadrement à travers une réglementation plus stricte de l’intelligence artificielle, appelé AI Act.
Et depuis le 2 août 2026, l’accent est mis sur une idée simple : lorsqu’une personne échange avec une machine ou consulte un contenu créé ou modifié par l’intelligence artificielle, elle doit pouvoir le savoir.
Ce qui change concrètement
Les plateformes, entreprises et administrations qui utilisent un assistant conversationnel doivent indiquer clairement à l’utilisateur qu’il échange avec une IA, et non avec une personne.
Cette exigence concerne aussi les contenus créés ou fortement modifiés par l’IA : images, vidéos, sons et certains textes. L’objectif est de faciliter leur identification, notamment au moyen de marquages techniques ou de mentions visibles.
Les deepfakes sont particulièrement visés. Il s’agit de contenus très réalistes fabriqués ou manipulés par IA : une vidéo, une voix ou une photo peut donner l’impression qu’une personne a réellement parlé ou agi.
Désormais, lorsqu’un deepfake est diffusé dans un cadre professionnel, le public doit être averti de sa nature artificielle. Par exemple, on doit voir sur la vidéo une filigranne affichant clairement la mention IA ou générée par IA.
Cette transparence est essentielle pour limiter la désinformation, les escroqueries et les atteintes à la réputation.
L’Union européenne prévoit aussi des sanctions : les manquements aux obligations de transparence peuvent entraîner des amendes allant jusqu’à 15 millions d’euros ou 3% du chiffre d’affaires mondial annuel de l’entreprise concernée.
Pourquoi cela intéresse le Tchad ?
Ces règles sont européennes : elles ne deviennent pas automatiquement des lois des pays non membres comme le Tchad. Elles concernent d’abord les entreprises qui développent ou proposent des systèmes d’intelligence artificielle sur le marché de l’Union européenne.
Mais leur influence dépasse largement les frontières de l’Europe. Au Tchad, 2,79 millions de personnes utilisent Internet, selon les dernières données disponibles. Une grande partie de ces internautes recourent quotidiennement à des services développés par de grandes entreprises internationales : des moteurs de recherche comme Google, Bing et Yahoo, des plateformes telles que TikTok,Facebook et WhatsApp, ou encore des outils d’intelligence artificielle comme ChatGPT, Gemini et Microsoft Copilot, capables de rédiger des textes, répondre à des questions ou générer des images.
Ainsi, lorsqu’une grande plateforme adapte ses outils aux exigences européennes; par exemple en signalant un contenu généré par IA ou en identifiant un chatbot, ces changements peuvent aussi être visibles pour des utilisateurs tchadiens.
Sauf si ces entreprises produisent une version différente pour les autres pays non membres de l’Union Européenne pour le cas d’espèce.
L’AI Act ne s’impose donc pas directement au Tchad, mais il contribue à fixer des standards internationaux de transparence, de sécurité et de responsabilité dans l’usage de l’intelligence artificielle.
Le Tchad affiche d’ailleurs l’ambition d’intégrer l’intelligence artificielle à sa transformation numérique, notamment à travers la création d’une Direction générale de l’intelligence artificielle et des initiatives de formation destinées aux jeunes et tout récemment, la création d’un Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche en Intelligence Artificielle (LIDIA). Des programmes ont, par exemple, visé le renforcement des compétences de 2 000 jeunes dans ce domaine, 2.
Trois réflexes pour les internautes
Face à une information spectaculaire ou suspecte, il faut ralentir avant de partager.
- Vérifiez la source initiale : qui a publié le contenu, et quel média ou compte peut le confirmer ?
- Méfiez-vous des vidéos ou audios trop sensationnels, surtout lorsqu’ils concernent une personnalité, une crise sécuritaire, une élection ou une urgence sanitaire.
- Cherchez les indices de manipulation : voix inhabituelle, lèvres décalées, image floue, absence de date, titre alarmiste ou compte récemment créé.
L’étiquette « généré par IA » sera utile lorsqu’elle existe. Mais son absence ne prouve pas qu’un contenu est authentique. Le meilleur rempart reste l’esprit critique, le recoupement des sources et le refus de partager dans la précipitation.
