Foka Mapagne

Ambiance calme au siège du Centre national des œuvres universitaires du Tchad (CNOU), au quartier Klémat à N’Djamena. Atmosphère propice pour la concentration de madame la Directrice. Assise derrière son bureau, Bouyo Kwin Jim Narem pianote le clavier de son ordinateur.

Celle qui pilote la logistique des commodités estudiantines des 10 universités publiques du Tchad a un programme chargé ce matin. Entre dossiers à boucler et rendez-vous à gérer, son téléphone ne cesse de crépiter.

C’est le train-train quotidien de cette femme d’une quarantaine d’années, surnommée « la maman nationale » par de nombreux étudiants.

Un nom qui lui vient de son rôle dans la vie sociale des différents campus. Depuis 2022, c’est à elle qu’incombe la responsabilité de diriger l’institution chargée d’apporter des aides financières et sociales, la restauration universitaire, le transport, le logement étudiant, l’assistance sanitaire et l’animation de la vie culturelle et sportive sur les différents campus.

Un rôle considéré comme une chaudière, en raison du climat souvent volatile en milieu estudiantin, lorsque éclatent des revendications pour de meilleures prises en charge. Elle sait donc qu’elle n’a pas droit à l’erreur.

“Je quitte très tôt le matin vers 5 h, si je dois faire un tour vers les restaurants, je m’arrange à être au bureau vers 10 h, j’essaie de faire la part des choses. Et lorsque j’ai cours, je ne viens pas au CNOU”, confie-t-elle.

Des Nations Unies à l’Université

La carrière de Bouyo Kwin Jim Narem connait un coup d’accélérateur en 2016 lorsque, fraîchement nantie d’un doctorat et unique femme spécialisée en sécurité alimentaire, elle est choisie par Nations Unies, pour diriger un projet du Programme alimentaire mondial (PAM) dans les provinces du Lac, du Guéra et du Mandoul.

Une expérience qui lui sera utile pour la suite. Car à la fin du projet, l’auteure de “Microfinance et réduction de la pauvreté de la femme rurale en Afrique” est désignée Secrétaire générale de l’Université de Pala dans le Mayo Kebbi Ouest.

Une tâche qui n’a pas été de tout repos pour elle. “J’ai été beaucoup combattue, je me souviens qu’il y a des collègues qui disaient : ils [les autorités NDLR] n’ont pas vu un homme, c’est une femme qu’ils nomment ici ?”

Elle quittera ce poste, pour rejoindre, en juillet 2022, le Centre national des œuvres universitaires. Elle a été nommée directrice des ressources humaines, financières et du matériel, où il lui a fallu, pour un début, être “dure” avant de prendre la tête de l’institution. Elle confie : “J’ai coupé des primes, j’ai été rigoureuse, mais finalement les gens ont commencé à venir au travail. Il le fallait pour améliorer les choses.”

Travailler 4 fois plus que les hommes

Maître des conférences CAMES depuis 2024, la trajectoire professionnelle et académique de Bouyo Kwin Jim Narem n’a jamais été un long fleuve tranquille. Surtout dans un environnement largement dominé par des hommes.

Elle doit composer avec la sous-estimation de ses compétences ainsi que des préjugés qui l’entourent. “Ils ont réussi à dire que c’est mon mari qui a rédigé ma thèse de doctorat, je me demande comment mon mari aurait pu le faire dans ma spécialisation à moi”, lâche Mme Bouyo en rigolant.

Au Tchad, près de 9 enseignants d’universités sur 10 sont des hommes. Un environnement dans lequel très peu de femmes accèdent au grade de maître de conférences du Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (CAMES).

Mais selon elle, “pour s’imposer une femme doit se faire violence, travailler quatre fois plus que les hommes”.

Étant donc une des rares à avoir atteint ce grade, Bouyo Kwin encadre des étudiants en master et en doctorat, avec l’ambition d’atteindre le rang de professeur titulaire. Elle dit encourager ses étudiantes à plus de témérité, et à ne pas se laisser influencer.

À travers son parcours, la professeure Bouyo Kwin Jim Narem dit vouloir inspirer les jeunes filles à croire en leurs capacités et à s’engager dans les études supérieures, notamment dans les sciences et la recherche. Pour elle, la réussite repose sur le travail, la discipline, la confiance en soi et la persévérance face aux obstacles sociaux dans un milieu académique encore majoritairement masculin.