Propos recueillis par Cindy Rayamta Neloum
Cindy Rayamta Neloum (CRN): Comment décririez-vous aujourd’hui la situation de la parité au Tchad ? Quels sont, selon vous, les principaux indicateurs qui permettent de mesurer les progrès ou les reculs ?
Achta Djibrine Sy (ADS): Aujourd’hui, je pourrais dire qu’on n’a pas achevé cette parité, en ce sens que si on regarde le gouvernement, est-ce que ça fait vraiment les 30% ? Si on regarde le Parlement, on nous dit qu’il y a 33%, mais personnellement, je ne suis pas dans les quantités, je suis dans la qualité.
La participation ne se mesure pas au nombre, mais à la qualité de la contribution et au niveau d’influence. Lorsqu’il était question de proposer la loi sur le quota, j’avais dit, quota c’est peut-être bien pour avoir des femmes, mais ce quota devrait être accompagné par un processus et un plan d’accompagnement à la participation.
On peut faire appel à des jeunes personnes qui ne sont pas très familières à l’administration ou au mécanisme au sein duquel elles se retrouvent et donc il y a quand même un travail de préparation à faire et un travail d’accompagnement pour soutenir cette influence.
Aujourd’hui, jusque-là, au niveau du Tchad, nous n’avons pas un espace de coaching pour les femmes. Ce que nous constatons souvent, c’est qu’elles sont là physiquement, mais les décisions qui sont prises ne vont pas souvent au bénéfice d’un mieux-être des femmes, des familles d’une manière générale.
Le progrès, il est numérique. y a des femmes, maintenant. Au niveau du gouvernement, plus ou moins. Maintenant, on n’a pas de statistiques au niveau du secteur privé. C’est comme si la parité concernait juste le secteur public, et c’est faux.
CRN: Quels sont les principaux domaines où les inégalités entre les femmes et les hommes restent les plus préoccupantes ?
ADS: Au niveau de l’espace sécurité, il y a toujours ce plafond de verre qui est là, qui empêche les femmes d’accéder aux grades. On comprend qu’un grade s’accompagne de mesures financières, et nous disons que les femmes ont également le droit de pouvoir accéder à ces grades-là. Même s’il y a eu déjà quelque chose qui a été fait de manière remarquable en élévation des femmes au grade de général, il n’y en a pas assez pour tout ce qu’elles font pour la paix et la sécurité. On devrait avoir encore un peu plus de femmes.
CRN: Selon vous, quelles sont les causes profondes de ces inégalités dans l’environnement tchadien ?
ADS: Les causes profondes, elles sont d’ordre socioculturel. Nous sommes une société patriarcale, et donc les femmes sont dans l’espace privé, dans l’arrière-cour, et les hommes se retrouvent dans l’espace public. C’est eux qui sont habilités à prendre des décisions qui affectent le fonctionnement de la vie. Les femmes sont dans l’exécution de ces décisions.
Nous disons qu’il y a, de part et d’autre, au niveau des hommes comme des femmes, un certain attachement à ces valeurs culturelles, ancestrales. Aujourd’hui, même si vous voulez amener des femmes à jouer certains rôles dans l’espace public, vous allez voir qu’elles vont reculer.
CRN: Existe-t-il un décalage entre les textes de loi et leur application réelle en matière d’égalité de genre ?
ADS: Nous avons tous les beaux textes. Nous avons une politique nationale genre. En passant, le Tchad est en train de faire marche arrière pour changer l’adoption du concept genre. Mais ce qui est prévu au niveau politique n’avance pas trop. Parce que nous disons que nous sommes attachés à nos valeurs ancestrales.
La femme ne se sent pas confiante pour aller jouer convenablement son role dans l’espace public. Du coup, l’homme aussi ne supporte pas voir la femme dans cet espace public. Il trouve que cette femme vient marcher sur son champ à lui. Il y a souvent des frictions. Ça fait qu’il y a des fois où on mène une campagne de dénigrement contre ces femmes pour les décourager à se maintenir à ce poste.
CRN: Quelles mesures prioritaires devraient être mises en place pour améliorer concrètement la parité ?
ADS: Je ne pense pas qu’il y ait une mesure particulière. Dès l’instant où nous avons adopté, voté des lois, on doit juste les respecter. Maintenant, il y a des mesures d’accompagnement, comme je l’ai dit tantôt.
La parité, ça veut dire qu’on travaille sur les hommes pour qu’ils acceptent cette nouvelle présence. Qu’ils ne sentent pas qu’on vient leur arracher quelque chose. Et qu’ils acceptent leurs sœurs, leurs filles pour partager un peu les responsabilités.
De l’autre côté aussi, il faut travailler sur les femmes pour qu’elles acquièrent des aptitudes, des compétences pour vraiment faire des contributions qui aident à aller de l’avant. Mais pas seulement faire de la figuration.
CRN: Quel rôle doivent jouer l’État, la société civile et les leaders communautaires pour accélérer le changement ?
ADS: Je crois que chaque catégorie de personnes fait ce qu’elle peut pour faire avancer les choses. Ce n’est pas si facile que ça. Nous avons les leaders religieux, les chefs traditionnels, qui sont quand même deux facteurs d’influence de la personnalité d’un individu. On est issu d’une famille, on reçoit une éducation religieuse, on reçoit une éducation culturelle qui nous permet de vivre en harmonie avec notre communauté.
Aujourd’hui, avec toute la sensibilisation, les plaidoyers qui ont été menés par les groupes de la société civile, nous avons quand même ces leaders traditionnels, ces chefs religieux qui sont assez réceptifs, qui sont ouverts et qui veulent que les filles et les femmes puissent être associées à tous les processus.
Il y a eu quand même des petites études qui ont été menées. Je crois que c’est au niveau traditionnel qu’il y a vraiment beaucoup d’obstacles. La religion n’interdit pas la participation des filles et des femmes.
On a des ajustements personnels à faire pour fonctionner avec l’autre en tant que partenaire. Ce n’est pas seulement dans le foyer, mais à tous les niveaux. Nous disons que chaque personne, indépendamment de son statut social, politique, économique, doit changer la perception qu’elle a d’elle-même d’abord et ensuite de l’autre, et se rendre compte que nous avons toujours besoin les uns des autres et on a l’obligation de travailler ensemble pour que l’on puisse développer, cultiver un partenariat égalitaire qui nous permet vraiment de vivre en harmonie là où nous nous trouvons, que ce soit dans l’espace public ou privé.
