Le constat est sans appel, seul 26% des personnes interrogées approuvent la performance du gouvernement dans l’amélioration des services de santé de base.

Au cours des douze derniers mois, 63% de tchadiens ont eu recours aux services de santé dans une structure publique. Parmi eux, plus des trois quarts rapportent qu’il a été difficile d’obtenir les soins ou services médicaux dont ils avaient besoin.

Cette difficulté se traduit concrètement par des dysfonctionnements multiples qui touchent tous les aspects du système, précise Afrobarometer.

L’enquête révèle l’ampleur des obstacles auxquels font face les patients. En effet, 95% évoquent le cout élevé des soins ; 91% ont dû patienter longtemps dans les rangs ou les salles d’attente.

Alors que 88% ont fait face au manque de médicaments ou de matériel. La liste noire ne s’arrête pas là selon l’enquête.

Elle souligne aussi que 81% de ceux qui sont allés dans les hôpitaux publics ont jugé de « mauvais », l’état des infrastructures, tout comme 78% ont soulevé le problème de l’absence du personnel médical.

Mais au-delà, 40% des patients ont dû verser des pots de vin, fait un cadeau ou accorder une faveur a un employé de l’hôpital pour obtenir les soins.

Sur le terrain, une réalité quotidienne éprouvante

Pour toucher du doigt la réalité, les équipes du Studio Hirondelle Tchad se sont rendues à l’hôpital Général de référence nationale de Ndjamena, le plus grand de la capitale tchadienne.

Devant les grilles du service d’urologie, une quarantaine de patients dont Bertrand, attendent depuis plusieurs heures de pouvoir consulter. Ce dernier déplore amèrement la qualité des services dans cet établissement de référence.  » Mon mal-être persiste malgré le traitement et le diagnostic posé, je n’y comprends rien  »

Au service de radiologie, la foule est de moins en moins mouvementée et l’ambiance morose reflète l’exaspération des familles.

La, Stéphane, venu rendre visite à son neveu hospitalisé, peine à dissimuler son agacement face à l’impossibilité de localiser le médecin responsable du suivi de son frère.

« Pour passer un seul examen et voir le médecin avec les résultats, il nous a fallu attendre trois semaines » s’exclame-t-il.

Un peu plus loin, Paul, épuisé par l’attente sur les bancs, a installé sa natte à l’ombre d’un arbre. Selon lui, la situation découle principalement du sous-effectif du personnel soignant « je suis rongé par un mal mais cela fait une dizaine de jours que je traine la’ » lance-t-il avec amertume.

Une pénurie de personnel médical

Les chiffres officiels confirment cette perception. Selon l’Ordre national des médecins du Tchad (ONMT), le pays ne compte que 2797 médecins nationaux et expatriés, soit un ratio de 4,3 médecins pour 100 000 habitants.

Ce nombre demeure éloigné de la norme recommandée par l’OMS, qui préconise 23 médecins pour 10 000 habitants.

Cette pénurie s’accompagne d’une répartition géographique particulièrement inéquitable, comme le souligne le Pr Avocksouma Djona Atchenemou.

Selon cet ancien Ministre de la Santé « seulement 23,5% seulement de la population se trouve à 5 kilomètres d’un service de santé au Tchad.  Tandis que N’Djaména concentre plus de 60% ces ressources rares, c’est-à-dire des médecins, infirmiers et surtout sage-femmes».

Méthodologie du sondage

Afrobaorometer explique que ses conclusions s’appuient sur une enquête menée selon des standards scientifiques rigoureux. Isaac Djimasdinguem Ingénieur statisticien au Laboratoire d’études et de recherche en économie appliquée et gestion de l’Université de N’Djaména, l’entité qui a accompagné Afrobarometer dans la conduite de l’enquête a confié au Studio Hirondelle Tchad que l’équipe s’est basée sur la cartographie du recensement de 2009.

« Nous avons constitué un échantillon aléatoire de 1500 zones de dénombrement, de très petites unités géographiques définies et cartographiées réparties sur toute l’étendue du territoire » précise-t-il.

La méthodologie a impliqué la visite de 150 zones de dénombrement, avec 8 ménages enquêtés par zone. « Ce processus scientifique a été conçu pour être représentatif de la population adulte en âge de voter », confie encore monsieur Djimasdinguem.

Pour lui, les résultats présentent une marge d’erreur ne dépassant pas plus ou moins 2,8% avec un niveau de confiance de 95%, garantissant ainsi la fiabilité des conclusions

Des causes structurelles profondes

Crédit photo : Ministère de la santé publique.

Sollicité pour une analyse de ces données, l’ancien ministre de la santé, Avocksouma Djona Atchenemou, a mis le doigt sur les racines du problème. « Le système de santé tchadien souffre principalement du manque de budget alloué à son fonctionnement » affirme-t-il.

Selon ce professeur de médecine, l’insuffisance budgétaire se répercute sur l’ensemble de l’offre de soins, compromettant a la fois la disponibilité des services de qualité, leur accessibilité et leur coût.

Pour lui, deux indicateurs importants permettent d’évaluer performances d’un système de santé. « Il s’agit des taux de mortalité maternelle et infantile ».

Et au Tchad, les chiffres restent parmi les plus élevés au monde, avec par exemple un taux de mortalité maternelle estimé à 748 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2023, selon la Banque Mondiale et les Nations Unies.

« Ceci témoigne d’une qualité de soins insuffisante et de service de santé inadaptés aux besoins de la population » selon Avocksouma Djona pour qui, ces défaillances trouvent des origines dans « un cercle vicieux associant corruption, insuffisance de ressources et mauvais accueil des patients dans les formations sanitaires ».

 Un avenir compromis sans réformes profondes

Les conséquences de cette situation sont dramatiques pour l’espérance de vie des Tchadiens, estime l’ancien ministre de la Santé. « Aujourd’hui elle est de l’ordre de 54 ans alors qu’ailleurs elle atteint 70 ou 80 ans. On meurt trop vite pour des choses qu’on aurait pu éviter », déplore le Pr Atchenemou.

Paradoxalement, poursuit-il, certaines ressources existent mais restent sous-utilisées. Le spécialiste cite l’exemple du paludisme : « parfois on meurt du paludisme alors que le Fonds mondial a versé 95 milliards de francs CFA pour sa prise en charge gratuite pour l’année 2025 à 2027 ».

Cette situation révèle que les problèmes ne se limitent pas uniquement au manque de ressources, mais touchent également à leur gestion et à leur utilisation effective, conclut-il.

Sollicité, le Ministère de la Santé n’a pas voulu s’exprimer sur cette situation.

Khadidja Douga et Cindy Rayamta