Cindy Rayamta

 

La radio est véritablement à la croisée des chemins. Avec l’apparition brutale, fin novembre 2022, de l’Intelligence artificielle générative, la pratique de la radio n’est plus comme avant. L’IA a rendu possible la génération des voix, l’écriture des textes, la traduction instantanée en quelques clics. Derrière ces tâches dévolues à l’homme, désormais réalisées en un temps record par des robots, des inquiétudes émergent quant-à l’avenir de l’homme dernière le micro.

Des experts comme Brahim Rozzi Kelemi, juriste spécialisé en droit de l’espace, technologie et innovation numérique, estiment que l’intelligence artificielle ne saurait être réduite à une menace, pas plus qu’elle ne constitue une panacée. Il s’agit avant tout, selon lui, d’une technologie dont la valeur dépend entièrement de l’usage que l’on en fait. Car « Si l’IA peut apporter une assistance technique précieuse, elle ne saurait en aucun cas se substituer à la responsabilité morale, sociale et démocratique qui incombe au journaliste.  La menace n’apparaît que si l’on confond assistance technique et responsabilité éditoriale », avertit-il.

L’humain ne doit pas rendre l’antenne

Au-delà des facilités qu’elle peut apporter, il y a des défis. C’est ce qui inquiète Jacqueline Dalton, Responsable éditorial siège, de la Fondation Hirondelle. « J’ai tendance à dire qu’il y a plus de défis que d’opportunité, notamment le volume de désinformation générée par l’IA, il devient difficile de voir qu’est ce qui est vrai et ce qui est faux », explique Mme Dalton. D’où l’importance de garder l’humain à la manœuvre. En vertu notamment de la relation de confiance avec l’auditeur, à travers la justesse de l’intonation, la capacité d’improvisation, l’aptitude à sentir l’atmosphère d’un débat et à relancer un invité au bon moment estime Rozzi Kélémi pour qui « L’IA peut imiter une voix, mais elle ne peut pas incarner une présence humaine ». Raison pour laquelle la Fondation Hirondelle par exemple a préféré régir l’utilisation de cet outil. « Notre valeur ajoutée, c’est l’authenticité. Nous voulons préserver cette confiance que nos publics nous accordent », affirme-t-elle.

Une aubaine pour les radios communautaires

L’expert Tchadien, Brahim Rozzi Kelemi estime que les radios communautaires implantées dans les provinces du Tchad, souvent contraintes à des ressources limitées, peuvent néanmoins mobiliser l’IA de façon ciblée et pertinente. Brahim Rozzi Kelemi identifie plusieurs usages adaptés à leur réalité : traduction de contenus en langues locales, production de résumés d’émissions, analyse des préoccupations des auditeurs.

Bien que cela soit possible, Jacqueline Dalton insiste néanmoins sur une exigence fondamentale : toute information générée par l’IA doit systématiquement être vérifiée par un journaliste.

Sur ce point, les deux intervenants s’accordent sans réserve : l’animation, le lien social et la connaissance du terrain doivent demeurer l’apanage de l’humain. « L’identité d’une radio communautaire ne réside pas dans la technologie qu’elle utilise, mais dans la relation qu’elle entretient avec sa communauté. L’IA doit rester en coulisse, au service du contenu, et non devenir le cœur du média », résume Brahim Rozzi Kelemi.

L’urgence de la formation

LIA s’est brusquement invitée, et des journalistes pourraient se laisser tenter par la facilité apparente qu’elle apporte.

Brahim Rozzi Kelemi, estime qu’il faut impérativement par la case formation. Les professionnels de la radio devraient se former à un usage éclairé de l’IA, mais aussi éduquer les publics à l’esprit critique face aux contenus numériques, constitue selon lui un impératif.

Il appelle également l’État à assumer pleinement son rôle : investir dans la formation, accompagner les médias dans leur transition numérique et encourager la recherche locale sur l’intelligence artificielle.

Lors de la célébration de la journée mondiale de la radio cette année, l’Unesco a encouragé les radios à utiliser l’Intelligence Artificielle pour effectuer des tâches répétitives comme la programmation, la mise à jour des bulletins météo/sport, ou les tâches administratives. Ceci libèrerait les journalistes pour se consacrer à la vérification des informations, la recherche dans les archives, et la collecte de données factuelles.