Studio Hirondelle Tchad : que sait-on aujourd’hui des modes de circulation des armes au Tchad ?
Hoinathy Remadji : Il est important de situer d’abord la source de cette circulation. Elle a un lien très fort avec l’histoire du pays et de la sous-région. Le Tchad a commencé à connaître des rébellions dès les années 1963-1964 et n’a pas fini d’en connaître. Cela implique une circulation assez désordonnée des armes à travers ces différentes rébellions et ce qu’elles sont devenues.
La deuxième chose, c’est que le pays est situé dans une sous-région relativement problématique, avec un pays comme le Soudan, qui a aussi régulièrement été en guerre, et avec les frontières poreuses que l’on connaît. C’est une source supplémentaire de circulation des armes.
Sans oublier la Libye post-Kadhafi, qui a également été une source d’aggravation de la circulation des armes au Tchad, notamment dans la partie septentrionale. Il faut aussi citer la Centrafrique qui, depuis quasiment deux décennies, connaît des conflits à répétition.
SHT : Ces pays constituent-ils aujourd’hui les principaux circuits d’approvisionnement des armes qui circulent au Tchad ?
Dr Hoinathy Remadji : Oui, ces pays font partie des principaux circuits d’approvisionnement des armes qui circulent au Tchad. Mais il ne faut pas oublier un arsenal tchadien qui n’est pas petit. Je ne parle pas de l’arsenal officiel de l’armée, mais de cet arsenal informel issu des différentes rébellions et des trafics divers. Il y a donc autant une source externe qu’une source interne qui n’est pas négligeable.
SHT : Quels facteurs rendent difficile aujourd’hui le contrôle de la circulation des armes sur le territoire tchadien ?
Remadji : Le premier facteur, c’est l’instabilité au Tchad et l’instabilité à ses frontières. Il y a aussi de grandes failles dans le contrôle de ces frontières très poreuses. Quand on sait qu’il y a des périls qui pourraient venir des pays voisins, le minimum est de garantir un contrôle de la frontière plus systématique. Ce n’est pas toujours le cas, et cela reste perméable.
Il y a ensuite des pratiques internes. Au Tchad, c’est notamment l’incapacité à appliquer la loi de manière uniforme. Il existe des lois qui encadrent la circulation des armes, leur détention et leur usage. Malheureusement, on constate par exemple, lors de certaines cérémonies de mariage, que des armes sont régulièrement utilisées par des personnes qui ne sont pas des forces de sécurité ou qui ne sont pas habilitées à les détenir.
SHT : Vous évoquez également une présence des armes dans la vie quotidienne…
Remadji : Malheureusement, quand on vit à N’Djamena, on voit régulièrement que les armes sont devenues un élément de la vie quasi quotidienne. On le constate même sur les réseaux sociaux.
Il y a une tendance assez régulière chez certains jeunes Tchadiens à publier des photos de profil sur lesquelles ils arborent des armes. La question est souvent de savoir d’où ces jeunes détiennent ces armes, puisque la plupart ne sont même pas dans l’armée.
SHT : Dans quelle mesure la circulation des armes contribue-t-elle à l’escalade des conflits intercommunautaires et des violences dans le pays ?
Remadji : Les conflits intercommunautaires au Tchad sont une réalité régulière et ils ne datent pas d’aujourd’hui. Ces conflits résultent le plus souvent de tensions entre les communautés socioprofessionnelles, notamment entre agriculteurs et éleveurs autour des ressources pastorales. Mais cela peut aussi concerner des conflits entre agriculteurs, notamment autour du foncier.
Ces conflits pouvaient devenir violents, mais les armes utilisées étaient davantage des armes blanches, ce qui limitait dans une certaine mesure les dégâts. L’entrée en jeu de plus en plus régulière des armes de guerre, notamment des Kalachnikov et des AK-47, augmente facilement la létalité de ces conflits.
SHT : Les opérations de fouille et de saisie sont de plus en plus régulières. Permettent-elles de réduire durablement le phénomène ?
Remadji : Pour moi, c’est un véritable paradoxe. À chaque fois que les résultats de ces opérations sont présentés, ce sont des saisies extraordinaires avec des armes de tout calibre. On a déjà vu même des roquettes être saisies à ces occasions. Cela va bien au-delà des armes de poing, des pistolets-mitrailleurs et des Kalachnikov.
Il y a un problème avec ces opérations, elles sont très sporadiques et certainement pas continues. J’ai aussi l’impression qu’elles sont très limitées en termes d’espace. Malheureusement, si à chaque opération on saisit une grande quantité d’armes, c’est qu’il y a un problème.
SHT : Quelles mesures complémentaires seraient nécessaires pour obtenir de meilleurs résultats ?
Remadji : Il faut une meilleure surveillance des frontières pour limiter les flux.
Il faut également un travail de traque et de sanction des personnes impliquées dans les réseaux d’importation ou de circulation de ces armes en interne. Des actions de fouille plus systématiques sont également nécessaires, notamment dans les zones névralgiques où les conflits intercommunautaires deviennent régulièrement meurtriers en raison de l’utilisation des armes.
Il faut aussi assurer un traçage des acteurs qui, à un certain niveau, rendent possible l’accès à ces armes pour les populations dans les zones rurales. Enfin, cette réponse doit être accompagnée d’actions de cohésion sociale et de sensibilisation aux dangers liés aux armes.
