Nathalie Rassem
En cette fin de matinée, Juliette a du mal à cacher sa douleur. Assise sur un banc au milieu de sa concession, ses mains font un va et vient incessant, pour chasser les mouches qui survolent sa poitrine.
La jeune dame porte un foulard autour du cou. C’est ce morceau d’étoffe qui lui sert de support pour son sein gauche, devenu une véritable charge.
Nous sommes à Toukra, une bourgade située à une quinzaine de kilomètres de N’Djaména, l’équipe du Studio Hirondelle Tchad a réussi à retrouver la jeune dame, dont les images ont récemment fait le tour des réseaux sociaux.
Les métastases de son cancer du sein lui ont valu cette célébrité, et ses images sont devenues virales, accompagnées d’appels au secours, pour l’aider à se tirer d’affaires.
Démangeaison fatale?
La vie de la jeune dame bascule en mai 2025. Juliette est enceinte, lorsqu’elle ressent de simples démangeaisons au niveau du sein. Elle ne s’inquiète pas immédiatement pensant que ces changements peuvent être liés à sa grossesse.
Mais les mois passent et son état se dégrade. Elle perd finalement sa grossesse. Son sein lui, continue de grossir. Une plaie apparaît, puis commence à laisser couler du pus.
« Cette plaie s’est ouverte toute seule, sans que quelqu’un la touche avec une lame. Je n’avais jamais vu une chose pareille. J’ai vu des femmes souffrir de problèmes au niveau des seins, mais je n’avais jamais rencontré une situation comme celle-là », témoigne Sadou, son mari.
Inquiet, il l’accompagne dans un centre de santé de la place pour des examens, le diagnostic révèle un cancer du sein.
Les médecins lui recommandent alors de réaliser un scanner afin d’évaluer l’évolution de la maladie et de déterminer la prise en charge adaptée. Mais pour cette famille, le coût des examens et des soins constitue un obstacle.
Aujourd’hui, la gangrène ne semble plus se limiter au sein, Juliette se plaignant de douleurs atteignant désormais le cou et la hanche. Elle dit également souffrir d’anémie et ne parvient plus à rester longtemps debout.
« Je n’arrive même plus à accomplir les petites tâches de la maison. C’est souvent mon mari qui s’en charge. Je ne peux même pas rester une minute devant le gaz pour préparer à manger », raconte-t-elle.
Sadou a donc progressivement pris en charge une grande partie des tâches domestiques, en plus de leurs deux petits enfants.
des responsabilités supplémentaires dans un contexte où la famille doit déjà faire face aux dépenses liées à la maladie, avec un salaire d’agent de sécurité.
« Il faut vraiment être fort. Sinon, ce n’est pas facile. Vivre avec une personne qui souffre comme ça à côté de soi, ce n’est pas vraiment facile », confie le jeune homme, qui redoute aussi des conséquences psychologiques sur leurs enfants.
« Ça peut les traumatiser. Vous voyez, la petite, quand elle part à l’école, elle demande déjà qu’on prie pour sa maman. À son âge, c’est un peu difficile. Mais on n’a pas le choix », raconte-t-il.
Dépistage tardif et coût des soins
L’histoire de Juliette illustre les difficultés auxquelles peuvent être confrontées certaines femmes atteintes du cancer du sein au Tchad : diagnostic parfois tardif, coût des examens, prix des médicaments, accès limité à certains traitements et faibles moyens financiers des familles.
En 2025, la coordination nationale du Programme national de lutte contre le cancer du sein a dénombré 1 200 femmes présentant des lésions précancéreuses, c’est-à -dire qu’elles présentent des risques de faire la maladie.
Mais de nombreuses femmes ne se prêtent pas au jeu du dépistage précoce, pourtant présenté par les médecins comme moyen d’éviter les complications de la maladie.
Dr Odan Debsikreo, oncologue en service à l’hôpital la Référence Nationale de Ndjamena a l’habitude de cas graves de cancer du sein.
Pour lui, « une déformation du sein, un changement de coloration, un écoulement anormal au niveau du mamelon ou encore une différence inhabituelle entre les deux seins. » doivent alerter, et pousser à un dépistage.
Le spécialiste estime que, le retard dans la consultation chez les femmes tchadiennes peut être lié au manque d’information et de sensibilisation mais aussi aux difficultés rencontrées tout au long du parcours de diagnostic et de prise en charge.
Des traitements existent, mais des obstacles persistent
Au Tchad comme dans plusieurs autres pays africains, la radiothérapie n’est pas encore disponible dans le pays. Tout comme l’immunohistochimie, qui permet notamment de déterminer avec précision le type de cancer et d’orienter le choix du traitement, n’est pas réalisée localement.
Les prélèvements doivent donc être envoyés à l’étranger, ce qui entraîne des coûts et des délais supplémentaires pour les patients. Pour des familles déjà fragilisées financièrement, chaque examen supplémentaire peut alors devenir un obstacle.
Le cas de Juliette qui ne pouvant s’offrir un traitement trop coûteux pour sa famille, elle est obligée de se rabattre sur un traitement traditionnel.
Dans sa maisonnette de la banlieue de N’djamena, elle continue malgré tout de se battre. Son quotidien est désormais rythmé par la douleur, les soins et l’aide de son mari et de ses enfants.
