Par Succès Djimtebaye

Selon la présidence de la République, les neuf responsables politiques concernés devraient être libérés après l’accomplissement des formalités par le ministère de la Justice. L’institution précise en outre que « la grâce présidentielle ne supprime pas les condamnations civiles. Les éventuels dommages et intérêts restent donc exigibles.»

Succès Masra, l’ancien Premier ministre

Parmi les bénéficiaires figure Succès Masra, ancien Premier ministre de transition de janvier à mai 2024 et président du parti Les Transformateurs. Arrivé 2e à l’élection présidentielle de 2024, il avait été condamné en Août 2025 à 20 ans de prison, ainsi qu’au paiement d’un milliard de FCFA de dommages et intérêts. Son arrestation et sa condamnation sont intervenues à la suite des violences survenues à Mandakao, dans le sud du Tchad, ayant fait des dizaines de victimes. Ses soutiens et ses avocats n’avaient cessé de dénoncer une procédure à caractère politique.

La présidence affirme que l’opposant a introduit une demande de grâce par l’intermédiaire de ses avocats. Sa condamnation civile demeure toutefois maintenue, conformément au principe selon lequel la grâce présidentielle efface ou réduit la peine pénale sans annuler automatiquement les réparations civiles.

Les huit anciens responsables de l’ex GCAP

Les huit autres bénéficiaires de la grâce sont d’anciens responsables de l’ex GCAP, une coalition réunissant des partis d’opposition et des représentants de la société civile.

Ils avaient été condamnés à huit ans de prison ferme pour « rébellion, association de malfaiteurs et détention illégale d’armes de guerre ». Le tribunal de grande instance de N’Djamena avait également prononcé une amende de 500 000 FCFA contre chacun d’eux.

Selon leurs avocats, la justice avait aussi ordonné la confiscation de deux pistolets et d’une arme de calibre 12 au profit de l’État.

L’ex GCAP projetait une marche de « protestation et d’indignation » le 2 mai, avant que le mouvement ne soit déclaré illégal par la Cour suprême. Plusieurs de ses responsables avaient ensuite été arrêtés. Leurs avocats avaient dénoncé des arrestations « illégales », alors que le gouvernement les présentait comme des personnes « hors-la-loi ».

Valentin Néatobeï Bidi, le doyen

Âgé de 88 ans, son interpellation avait provoqué l’indignation de ses avocats à cause de « son état de santé ». Juriste de formation, Bidi Valentin a servi comme ambassadeur du Tchad au Congo, au Cameroun et au Gabon entre 1984 et 1992 sous l’ancien président Hissein Habré. De retour au Tchad, il entre dans le gouvernement d’Idriss Déby comme ministre de l’Intérieur et de la Sécurité (1993-1994) avant d’aller dans l’opposition.

Président du Parti Africain pour la Paix et la Justice (PAP/JS), il milite en 2017, à la CPDC (Coordination des partis politiques pour la défense de la constitution), pour s’opposer à la modification de la constitution devant aboutir à la levée du verrou de la limitation des mandats présidentiels. Député de la dernière mandature sous le règne d’Idriss Deby Itno, Néatobeï se fait surtout remarquer, au lendemain du décès de celui-ci en 2021, en refusant de siéger au Conseil National de Transition, qui faisait office de parlement de transition.

Avocksouma Djona Atchénémou, l’ancien ministre

Devenu professeur d’université après un doctorat (PHD) en santé publique obtenu à l’Université de Montréal en 1995, Avocksouma Djona Atchénémou a posé son empreinte dans la haute administration tchadienne, en occupant plusieurs postes ministériels. Il entre au gouvernement en 2000 comme ministre de l’enseignement supérieur, mais fait le tour de plusieurs départements notamment celui de la Santé, de la Jeunesse et des sports et de l’éducation nationale.

S’il est connu pour ses réformes lors de son passage à l’enseignement supérieur et à la Santé, Avoksouma est aussi connu pour ne pas avoir sa langue dans la poche. Cadre de Premier plan de l’Union National pour le Démocratie et Renouveau (UNDR) de l’actuel Médiateur de la République, il claque la porte du parti en juillet 2021, pour s’opposer à la participation de la formation politique au gouvernement de transition.

Il fonde alors le parti “les démocrates”, avec lequel il participe à l’ex GCAP, aujourd’hui dissout par la justice. 

Max Kemkoye, le conseiller économique

Tout comme Avoksouma, Max Kemkoye est un autre transfuge du parti de Saleh Kebzabo. Il claque la porte à la veille de la présidentielle de 2016. Président de l’Union des Démocrates pour le Développement et le Progrès (UDP) qu’il venait de créer, il donne le ton en septembre 2020, en critiquant la présidentielle en préparation pour mars 2021.

Il se positionne aussi comme l’un des principaux critiques de la transition, avant de s’opposer et d’appeler au boycott de la présidentielle de mai 2024, qui devait consacrer la fin de la transition.

Ce consultant en économie et gestion reste connu sur ses prises de position souvent tranchées abondamment relayées par la presse tchadienne.

Nassour Ibrahim Koursami, le candidat manqué

C’est le benjamin de la bande. A 43 ans, le jeune avocat formé à Londres possède une expérience dans l’administration. Secrétaire Général puis Directeur de Recherche à l’ENA entre 2016- 2018, il passe par le secrétariat général du Gouvernement. Dans cette institution, il occupe le poste de Directeur Général de Contrôle et d’Archives du journal Officiel de la République du Tchad, avant de lancer en 2022, son parti “les patriotes”. 

2024 aurait pu être son année. Soutenu par l’ex Groupe de concertation des acteurs politiques (GCAP), il dépose sa candidature pour la présidentielle de mai, devant sanctionner les deux années de transition. Mais il ne dépassera pas l’étape du contentieux préélectoral, durant lequel son dossier sera recalé par le Conseil constitutionnel pour des « incohérences relevées quant à son lieu de naissance » et sa « citoyenneté multiple ».

Nassour Koursami reste aussi l’un des principaux critiques des autorités tchadiennes, aux côtés des autres membres de l’ex GCAP.

Ahmed Bokori Nima, l’acteur culturel

Contrairement à ses compagnons, Bokori Nima est plutôt connu dans le domaine de la culture. Jusqu’à son arrestation fin avril, il était Directeur Général du Bureau Tchadien du Droit d’Auteur (BUTDRA). Il est également connu comme président du parti politique Convergence Nationale pour le Salut du Peuple (CNSP), créé en octobre 2024. Un parti membre de l’ex GCAP, qui a porté sa candidature pour les dernières législatives aux cours desquelles le candidat Bokori n’a pas été élu.

Les autres bénéficiaires de la grâce présidentielle sont Badanon Daïbo, Mahamat Djiara et Kelou Bombaye, dont les parcours publics sont moins documentés.

La grâce présidentielle ouvre ainsi la voie à la libération de neuf personnalités de l’opposition, dans un contexte où les poursuites civiles et les dommages et intérêts prononcés par la justice restent, eux, applicables.