Succès Djimtebaye

Tout est parti le 13 juin 2026, de cette page de 39000 abonnés, gérée depuis le Burkina Faso, qui a relayé à 8h10, deux photos, dont l’une montrant 7 hommes en uniforme de l’armée Tchadienne, entourant un autre homme, visiblement européen, portant un treillis différent, et coiffé lui d’un béret noir, placé devant des pirogues. Alors que la deuxième photo focalise sur des pirogues noires dont deux surmontés, l’une d’un drapeau français et l’autre d’un drapeau tchadien.  

Ces images sont accompagnées d’un texte “Coopération France-Tchad: Après leur retour au Tchad,l’armée française offre 11 pirogues à l’armée tchadienne pour lutter contre boko haram. Quelle misère !”.

La publication a été partagée 70 fois, et reprise par d’autres comptes présentés comme personnels 1,  2, 3, 4 5, mais aussi sur plusieurs réseaux sociaux, et partagées dans des groupes Facebook, présentés comme panafricanistes ou directement liés à l’AES.

Le lendemain, cette page, cette fois gérée depuis le Tchad, et créée seulement en mars 2026, revenait, utilisant les mêmes photos, publier une “explication” de ce qu’elle appelle “plan de reconquête de l’AES” lancée par la France. Elle s’appuie sur ce “don de 11 pirogues” pour “confirmer” le “complot de Paris” pour “reconquérir l’AES depuis les eaux du Lac Tchad”.

Ledit contenu a été partagé 117 fois, et republié dans plusieurs groupes Facebook tchadiens 2, 3, 4, 5, 6,  ou de l’AES, 2, comptant des dizaines, voire des centaines de milliers de membres. Mais depuis le 14 mars, ladite page n’a plus publié de contenu.

Parallèlement, d’autres publications ont circulé sur les réseaux sociaux affirmant avoir aperçu des militaires français dans certaines localités du pays. L’une d’elles indiquait notamment : « À l’instant, l’armée française est signalée à Koundoul, près de N’Djamena. »

Ces affirmations interviennent dans un contexte de rapprochement diplomatique entre Paris et N’Djamena. En marge du sommet Africa Forward organisé à Nairobi, au Kenya, en mai 2026, le président français Emmanuel Macron et le président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno se sont entretenus. Lors d’une interview accordée à des médias internationaux à cette occasion, Emmanuel Macron a déclaré que le chef de l’État tchadien souhaitait « rebâtir une relation de défense » avec la France.

Ce que révèle notre vérification

À l’examen, les photographies montrent effectivement ce qui semble être une cérémonie de remise ou de présentation d’embarcations dans un contexte de coopération militaire. Toutefois, aucun élément visible sur les images ne permet, à lui seul, de conclure que cette remise de matériel est liée à un projet visant l’AES. Cette affirmation provient du texte ajouté au visuel et non du contenu observable des photographies elles-mêmes.

Une recherche d’image inversée a permis au Studio Hirondelle Tchad de retrouver ces mêmes photographies publiées sur X dès le 13 juin 2024 par le média Nouvelles.Td. La publication était accompagnée du message suivant : « L’armée française offre 11 pirogues à l’armée tchadienne pour lutter contre le terrorisme dans le Lac Tchad. »

Senego, un média sénégalais a fourni plus de détails dans un article, le 14 juin 2024, affirmant qu’il s’agissait d’un don effectué dans le cadre d’un “partenariat initié en 2020, comprenant la cession de matériels nautiques, ainsi que des formations techniques et tactiques destinées à augmenter les capacités opérationnelles et d’intervention en zone lacustre des forces de défense et de sécurité tchadiennes”.  

Dans cet article, on retrouve le nom du seul homme en uniforme de l’armée française sur la photo, au milieu des soldats tchadiens.  Il s’agit de l’Attaché de Défense de l’Ambassade de France, le Colonel Christian Piot. Notre recherche nous a permis de savoir qu’il était à ce poste depuis septembre 2022.

Cette découverte montre que les images ne sont pas récentes. Elles documentent un événement survenu au moins deux ans avant les publications qui circulent actuellement sur les réseaux sociaux. 

Autrement dit, des images anciennes sont aujourd’hui réutilisées pour illustrer un récit contemporain concernant un supposé retour de l’armée française au Tchad pour attaquer l’AES. 

Le simple fait que ces photographies aient été prises en 2024 ne permet pas de confirmer les affirmations formulées dans les publications récentes. 

Nos recherches nous ont également permis de savoir que lesdites photos avaient déjà circulé dans plusieurs groupes liés à l’AES, 1 , 2, 3  et tchadiens, 1, 2, exactement aux même dates, soit du 13 au 15 juin 2024.

Cette nouvelle viralité pourrait donc être aussi liée à une confusion, causée par une inattention des internautes, à côté d’une narration complotiste, portée par des pages tchadiennes comme Tchad One, et Afrik flash.

Capture d’écran Post Nouvelles.Td du 13 juin 2024

Existe-t-il des éléments corroborant ce narratif ?

Nous avons sollicité l’ambassade de France au Tchad afin d’obtenir des précisions sur les affirmations relayées sur les réseaux sociaux. Mais au moment de la publication de cet article, nous n’avions reçu aucune réponse.

Cependant, plusieurs médias internationaux et panafricains ont récemment évoqué une reprise de la coopération militaire entre Paris et N’Djamena interrompue fin novembre 2024. Dans un article publié le 13 juin 2026, Le Monde mentionne notamment que « l’armée française prépare un retour au pas feutré » au Tchad. De son côté, le média Nouvelles d’Afrique évoque un « retour discret de l’armée française au Tchad ».

Toutefois, ces publications portent sur l’évolution des relations militaires entre la France et le Tchad et ne constituent pas, en elles-mêmes, une preuve que les images des 11 pirogues circulant sur les réseaux sociaux démontrent l’existence d’un plan visant l’Alliance des États du Sahel (AES).

Notre vérification porte spécifiquement sur les visuels utilisés pour appuyer cette affirmation. Or, les éléments recueillis montrent que ces images circulaient déjà en 2024 dans un autre contexte, celui d’un don de pirogues destiné à soutenir les opérations contre Boko Haram dans la région du lac Tchad.

Que peut-on retenir ?

Les images utilisées pour soutenir les publications virales ne sont pas récentes. Elles circulaient déjà en juin 2024 et se rapportent à la remise de 11 pirogues aux forces tchadiennes dans le cadre de la coopération militaire franco-tchadienne.

En revanche, notre vérification n’a trouvé aucun élément probant permettant d’établir que ces images constituent une preuve d’un plan visant à « reconquérir l’AES ». Ces images sont donc hors contexte.

À ce stade, les images permettent uniquement de confirmer l’existence d’un don de pirogues documenté en 2024. Elles ne permettent pas, à elles seules, de démontrer les conclusions avancées dans les publications virales.